Chronique d'un bouleversement

DR n°: 
30
Du: 
11 juin 2010
Par: 
Daniel Minvielle

 

Fin de semaine dernière, les ministres des finances des 20 pays les plus riches se sont retrouvés une nouvelle fois. Il s'agissait de préparer le prochain sommet du G20 qui doit se tenir à Toronto les 26 et 27 juin. Refrain de rigueur, il y a été question, bien sûr, de "ramener la confiance sur les marchés"... Pour cela, pas de scoop dans le communiqué final : "Les pays confrontés à de graves défis budgétaires doivent accélérer le rythme de la consolidation. Nous saluons les récentes déclarations de certains pays sur la réduction de leurs déficits en 2010 et le renforcement de leurs cadres budgétaires et de leurs institutions"...
 
Dans le droit fil politique de cette déclaration, Sarkozy et Merkel annonçaient dimanche soir la mise en route du "plan européen" concocté le 9 mai dernier, censé "rassurer" les marchés, offrant des centaines milliards aux banques et donnant un nouveau tour de vis brutal aux travailleurs.
 
Mais dès lundi, les Bourses plongeaient de nouveau. Les marchés obligataires, "rassurés", réagissaient en toute logique par de nouvelles attaques contre les pays fragilisés par la dette. La Hongrie entrait à son tour dans le club des pays menacés de faillite... Merkel, qui devait rencontrer Sarkozy lundi soir pour discuter d'une nouvelle stratégie européenne contre la crise, lui a posé un lapin pour aller présenter aux députés le plan de rigueur qu'elle compte faire ingurgiter à la population allemande...
 
Comme pour mieux illustrer les raisons de l'impuissance des dirigeants politiques à contrôler un tant soit peu l'évolution de la crise, le nouveau procès de G. Kerviel vient de s'ouvrir mardi. La Société Générale veut faire payer à son ancien trader le fait de lui avoir fait perdre, dans le cadre de son activité quotidienne, 4,9 milliards d'euros... Autre procès qui fait la une, celui de Jean-Marie Messier, ex-PDG de Vivendi-Universal, accusé d'avoir, au début des années 2000, conduit le groupe au bord de la ruine, "d'avoir dissimulé la catastrophe en présentant sous un jour favorable les chiffres de la société, d'avoir manipulé le cours de l'action et tenté de se faire octroyer un "parachute doré" de 20,5 millions d'euros"... Ces procès, ce sont ceux d'un système totalement soumis à la spéculation et dont la folie s'étale au grand jour.
 
Pendant ce temps, dans le Golfe du Mexique, la catastrophe écologique continue. Cela n'empêche pas son responsable, la compagnie pétrolière BP, de promettre à ses actionnaires d'assurer leurs dividendes, dont le total pourrait atteindre dix milliards et demi de dollars...
 
L'actualité de la semaine reflète, en concentré, la crise globale dans laquelle les classes capitalistesenfoncent la société.  Discuter des moyens d’en sortir, c’est revenir sur l’histoire de ces trois dernières années où le monde a connu un profond et irréversible basculement vers la régression économique, sociale, politique. Nous voudrions y revenir à travers les principaux articles de Débat militant, puis de Débat révolutionnaire qui ont jalonné cette période. Plus que la continuité de nos analyses, c’est la continuité des luttes de classes que nous voudrions illustrer, en considérant la crise comme « un moment de la lutte de classes »pour mieux saisir les moyens de rompre la spirale destructrice
 
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En aout 2007, la crise commence avec l’éclatement de la bulle spéculative du crédit immobilier américain. C'était la première manifestation d'un phénomène bien plus global, aboutissement de la dernière phase de la mondialisation, d'une spéculation sans limite sur la dette privée. Le secteur du crédit immobilier des Etats-Unis s'est effondré le premier, mais tous les secteurs de l’économie étaient atteints de la même maladie. C'étaient les premiers pas d'une crise financière globalisée... Les titres de dette qui avaient jusque-là constitué une manne pour les spéculateurs et qui s'étaient disséminés, au gré des jeux spéculatifs, dans l'ensemble du système financier, sont brutalement devenus "toxiques". Premières responsables de cette situation, les banques étaient menacées de perdre leur mise... La panique a saisi les marchés financiers, entraînant l'effondrement des Bourses. La crainte, pour chaque banque, que ses partenaires ne soient menacées de faillite du fait de la possession de titres toxiques a déclenché une crise généralisée du crédit...
 
Les gouvernements y ont répondu en injectant des milliers de milliards dans les circuits financiers. Cet argent a surtout servi à éviter la ruine des grandes banques en faisant prendre en charge les faux-frais de leur cupidité par les contribuables. Des réponses de classe en droite ligne de la politique qui avait conduit à la crise et qui posent, face à la crise mondialisée de la civilisation du profit, l'urgence sociale et démocratique.
 
Renflouée par l'argent public, soutenue par la politique des dirigeants aux ordres, la spéculation a pu reprendre de plus belle...
 
Début 2008, ce sont les secteurs de l'énergie et des matières premières, dont celles du secteur agricole, qui sont devenues la cible de cette spéculation, conduisant une trentaine de pays pauvres à la famine, aux émeutes de la faim. Pour faire face à la mondialisation de la crise, le nécessaire regroupement politique des travailleurs s'impose comme la seule issue possible.
 
La crainte de la contestation sociale tout comme les conséquences économiques de la hausse des prix de l'énergie et des matières premières a gagné les dirigeants politiques. Tous prétendent alors vouloir "réguler", "moraliser" le capitalisme... Ils montrent surtout leur impuissance face à une situation qui les dépasse : spéculation, surprofits, inégalités... vers la catastrophe annoncée...
 
Ce que confirment, en septembre 2008, les faillites retentissantes de grandes banques, dont Lehman-Brothers aux Etats-Unis. Loin d'éloigner les risques de crise, les milliards n'ont fait que retarder l'échéance. La chute n'en est que plus rude, et c'est la panique financière et boursière, récession, crise globalisée de la mondialisation.
 
Mais qu'à cela ne tienne : des centaines de milliards sont de nouveau distribués par les Etats. Les discours encensent ce nouvel "interventionnisme" des Etats. Serait-ce le "socialisme à Wall-Street" ?... Mais la crise n'a pas sonné la fin du libéralisme, elle a simplement accentué la main mise du capitalisme financier sur les Etats, l'évolution vers un libéralisme d'Etat ! Nouveaux cadeaux aux grand patronat industriel et financier, nouveaux coups contre les travailleurs, c'est ce queSarkozy appelle le retour vers "les sources éthiques du vrai capitalisme"... Le "retour du politique", c'est l'étatisme de Sarkozy, ou l'union de la banque et de l'Etat contre les travailleurs et les peuples.
 
Une nouvelle fois, gavé d'argent public, le monde de la finance reprend ses jeux de casino. Les grandes entreprises industrielles (construction, automobile) bénéficient elles aussi des milliards de l'Etat (commandes, prime à la casse). Cette "relance" ne pouvait être, bien évidemment, qu'une relance des profits. Elle accumulait de nouvelles difficultés  financières, économiques, mais aussi sociales... La solution ne peut venir que de l'intervention des classes populaires, autour de leurs propres exigences : la relance, c'est la nationalisation des banques, le contrôle des travailleurs, la hausse des salaires, le partage du travail...
 
L'année 2009 commençait avec les manifestations massives du 29 janvier en France, aux cris de "Aux riches de payer leur crise". Se tenait aussi le congrès du NPA, au moment où tout peut basculer...
 
Les milliards de cadeaux des Etats se sont traduits en 2009 par une croissance quasi continue des Bourses, une année d'annonces scandaleuses de résultats des grands groupes, du CAC40, des dividendes distribués aux actionnaires, des bonus et autres pactoles distribués aux plus riches. Le tout ponctué de grandes messes et autres G20, occasion pour les dirigeants politique des plus grandes puissances de mettre en scène leurs discours sur la "régulation". Mais ils nous jouent en vain "la comédie de Londres" : la "régulation" ne peut venir que des travailleurs et des populations.
 
Fric à gogo d'un côté, récession et chômage de l'autre... tandis que les affaires reprenaient pour les vautours de la finance, la crise de "l'économie réelle", elle, ne cessait de s'aggraver, jetant des centaines et des centaines de salariés au chômage, alimentant la récession. Cela n'empêchait pas les gouvernements de nous expliquer que puisque la finance allait bien, tout allait s'arranger, qu'il suffisait de prendre son mal en patience. Du bluff : l'embellie boursière, la reprise, ne sont que les mirages d'un capitalisme sans amarre. La réalité de leur "sortie de crise", c'est le mirage de la reprise ou comment la politique des classes dominantes alimente leur crise.
 
L'été 2009 s'annonçait comme l'"été financier" qui prépare la tempête...Les dirigeants des 20 pays les plus puissants du monde se réunissent de nouveau fin septembre pour annoncer, derrière la farce du G20, l'offensive des classes dominantes... A nouveau, ce sont les discours sur la reprise, sur la nécessaire moralisation du capitalisme, sa régulation... Un rideau de fumée destiné à envelopper de nouvelles attaques contre les populations. Mais le mensonge sur la sortie de crise n’a pas tardé à faire long feu.
 
Fin octobre 2009, alors que les résultats des multinationales confirmaient une reprise importante des profits, l'accumulation des déficits publics commence à tracasser les milieux dirigeants, inquiets d'une fièvre financière qui annonce une probable rechute. Inquiétude justifiée...
 
Début décembre 2009, premier coup de semonce de la crise des déficits publics qui s'annonce, l'Emirat de Dubaï annonçait ses difficultés à payer les intérêts de ses dettes. On entre dans un nouvel épisode d'une crise chronique.
 
Début 2010, la Grèce, l'Espagne, le Portugal, dont la dette a été creusée par les milliards dilapidés en soutien à la finance et la diminution des ressources publiques consécutive à la récession, sont touchés à leur tour. Tous ces pays, et bien d'autres, sont victimes de ces mêmes banques qui ont empoché les milliards de « soutien » des Etats, et qui spéculent maintenant sur la dette publique qu’ils ont contribué à creuser et dont ils se nourrissent, entraînant leurs débiteurs vers la faillite. La dette publique, c'est le tribut payé par l'humanité à la finance. Un phénomène qui dépasse largement la Grèce, symptôme d'une Europe malade de la dette et de la spéculation financière.
 
La crise de la dette privée de 2007 s'est transformée en crise de la dette publique, menace d'un nouvel effondrement financier généralisé, mais aussi nouvelle étape dans l'offensive des classes dominantes contre les peuples, pour leur faire payer la crise. C'est le tournant grec, un pas de plus dans la crise. Une urgence s'impose : mettre fin à la main mise des rentiers et des spéculateurs sur les fonds publics.
 
Ça n'est bien entendu pas la perspective choisie par les dirigeants européens, confrontés à une crise qui se répercute sur l'ensemble de l'Union européenne et sa monnaie, l'euro... Le plan européen concocté le 9 mai par Sarkozy-Merkel, poussés par Obama et soutenus par le patron de la BCE Trichet et du FMI Strauss-Khan, est un nouveau cadeau de 750 milliards au monde de la finance. 250 milliards seront fournis par le FMI, 500 milliards seront empruntés par les Etats aux banques pour racheter à ces mêmes banques les "titres toxiques" qu'elles ont accumulé en spéculant sur la dette de ces mêmes Etats... C'est une nouvelle fuite en avant dans la spirale de l'endettement. Elle s’accompagne, sous prétexte de "réduire les déficits" et "de rassurer les marchés", de plans d’austérité d'une violence sans précédent pour faire payer la crise aux travailleurs et aux couches populaires, un pas de plus dans la guerre pour les profits que mène l'aristocratie financière contre la classe ouvrière du monde entier.
 
Les travailleurs grecs et espagnols ont déjà dit massivement, dans la rue, leur détermination à ne pas payer pour les "voleurs", portant l'exigence qui s'impose : contre les prédateurs de la finance et les Etats, refuser de payer la dette...
 
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Dépassés par la situation, les gouvernements ne connaissent qu'un remède : des milliers de milliards pris sur les fonds publics pour les banquiers ; la régression sociale pour les couches populaires, condamnées à payer la facture. Ces mesures, l'expérience de trois ans de crise l'a clairement montré, sont impuissantes à juguler la crise. Pire, elles l'aggravent.
 
Mais il n'y a rien d'étonnant à ce que, malgré cela, la grande bourgeoisie financière et ses larbins politiques s'obstinent dans une fuite en avant destructrice. Leur seule logique est celle des profits, qu'elles qu'en soient les conséquences. Ces profits, ils les extorquent aux classes laborieuses, par tous les moyens. De ces richesses produites par le travail humain, ils tirent les capitaux avec lesquels ils spéculent... Et lorsque leur système s'enraye, conséquence de leur guerre de classe, ils ne savent rien faire d'autre qu'accentuer la pression sur la source véritable de leur richesse, les exploités... Ne pas le faire serait admettre la faillite de leur système. Et ce serait accepter les conséquences de cette faillite : la fin de leur pouvoir sur la société, la fin de leurs titres de propriété sur l'ensemble des moyens de production et d'échange, la fin de leur domination de classe.
 
Sortir de la crise que connaît le capitalisme impose de remettre en cause ce qui en fait le fondement même, la course au profit, le contrôle de l’ensemble de l’économie par une poignée d’aristocrates financiers. Cela ne peut-être le fait que des exploités, de leurs luttes sociales et politiques pour imposer leurs propres exigences.
 
Actuellement, en Chine, de nombreux salariés mènent des grèves dures pour les salaires. Ceux du groupe Foxconn, qui fabrique du matériel électronique pour des marques comme Apple, viennent d'arracher des augmentations qui vont faire passer le salaire moyen de 900 yuans aujourd'hui à 2000 (245 euros) au mois d'octobre. La grève continue dans les usines Honda et quelques autres, avec des manifestations qui se heurtent aux forces de répression. Mardi dernier, les travailleurs de la fonction publique espagnole étaient en grève et dans la rue pour dire leur refus du plan d'austérité que cherche à leur imposer le gouvernement socialiste de Zapatero...
 
L'alternative est là.
 
La crise globale du capitalisme que nous vivons est l'aboutissement de 30 ans d'expansion capitaliste, c'est-à-dire de concentration croissante des richesses entre les mains d’une minorité au détriment de la majorité. Elle ouvre à son tour une nouvelle étape de cette mondialisation.
 
Le capitalisme, tandis qu'il courrait vers la faillite, préparait en même temps les éléments de son propre dépassement : des millions et des millions de salariés répartis sur l'ensemble de la planète, et soumis à la même exploitation, exacerbée par la crise. Régression continue pour les uns, milliards des Etats et "résultats" insolents pour les autres, les inégalités sociales deviennent insupportables et nourrissent la révolte populaire. Une crise politique latente se développe qui touche bien au delà des individus et des partis qui sont "aux affaires". Tous les partis de gouvernement sont touchés, et à travers eux, finalement, les institutions des Etats bourgeois eux-mêmes. La question du pouvoir se pose directement à tous ceux qui refusent de faire les frais de la crise. Le tournant que nous sommes en train de vivre accentue l'urgence et la nécessité, pour les classes populaires, de se regrouper autour d'un plan contre la crise. Il en réunit aussi les possibilités.
 
Ce plan, c'est l'exigence de mettre fin à la régression sociale, en imposant des salaires décents, l'interdiction des licenciements, la répartition du travail entre tous, la fin des attaques contre les retraites, la protection sociale, les droits à la santé... C'est aussi l'exigence de retirer aux financiers leurs moyens de nuire, en prenant le contrôle du système financier. C'est enfin la nécessité de décider nous-mêmes de notre vie, en mettant en place notre pouvoir démocratique, un gouvernement des travailleurs et de leurs organisations. C'est un plan vers le socialisme.

Daniel Minvielle